Gagner la guerre – Jean-Philippe Jaworski

Gagner la guerre

Chronique initialement publiée le 9 juin 2011 sur mon ancien blog

Chers lecteurs,

Je viens tout juste de terminer un roman qu’il me tardait de lire : Gagner la guerre, de Jean-Philippe Jaworski. Après la magnifique rencontre avec Janua Vera, recueil de nouvelles de fantasy d’une rare qualité, l’envie de poursuivre l’aventure avec Benvenuto Gesufal, personnage principal de la nouvelle Mauvaise donne, se faisait sentir depuis un certain temps déjà.

Jean-Philippe Jaworski est un créateur d’univers. Auteur de jeux de rôle, il a commencé à mettre en place le monde du Vieux Royaume avec Janua Vera, et nous invite, ici, à en poursuivre l’exploration. Ce monde emprunte à la fois, à travers la ville de Ciudala, à la Renaissance italienne, à l’Empire Ottoman avec Ressine, à l’Europe médiévale avec Sacralia et ses nobles chevaliers, à la fantasy pure avec Bourg-Preux, les Landes Grises et les contrées abritant des êtres de légende.

Au lendemain de la guerre qui opposa Ciudala à Ressine, Benvenuto Gusefal, l’homme de main du podestat Leonide Ducatore, se retrouve au centre du jeu politique. Et ce jeu est cruel ! Car Leonide Ducatore est prêt à tout pour s’installer de façon durable à la tête de la République. De petits arrangements en massacres, notre mercenaire devra faire preuve de tout son talent pour rester en vie.

Vous l’aurez compris, il s’agit de fantasy politique, à base de tractations secrètes et de coups bas. Ici, nulle vision héroïque ou complaisante du pouvoir. Seulement des hommes qui s’affrontent au point d’en perdre le sens des réalités, de perdre toute mesure et de vivre dans le calcul constant de leurs positions sur l’échiquier. Cependant, l’originalité de ce roman ne tient pas tant dans l’histoire en tant que telle, mais dans son traitement. Il est question d’un pan de la vie de Benvenuto Gesufal, écrit par ce dernier à des fins… politiques.

Qu’est-ce que cela induit ?

D’une part, le lecteur a l’impression d’avoir un rôle à jouer. Il est directement pris à partie. Benvenuto n’hésite d’ailleurs pas à l’occasion à l’apostropher pour lui faire anticiper la suite des événements, en l’informant par exemple qu’il va être amené à commettre un acte répréhensible (sans indiquer lequel) ou en se jouant de celui qui ne s’attendait pas à la conclusion d’un chapitre, rondement menée. Il ne rapporte pas simplement ses chroniques de façon linéaire mais joue sur le suspense et sur la surprise afin d’égayer son récit, tout en employant un verbe des plus riches et des plus imagés. Partant de là, on peut affirmer que Benvenuto, outre ses talents peu recommandables mais fort utiles, possède une plume, est un écrivain.

D’autre part, le narrateur n’est pas omniscient. Le lecteur a par conséquent une vision partielle des événements, et nombre de questions importantes restent en suspens à la fin du récit, brouillant l’interprétation de nombreux faits, pour la simple et bonne raison que Benvenuto n’en possède pas la réponse à cet instant.

De plus, et c’est peut-être l’élément le plus intéressant, cet emploi de la première personne pousse le lecteur à éprouver de l’empathie, et même de la sympathie pour notre héro haut en couleurs et son entourage. Cela induit évidemment une antipathie à l’égard des adversaires politiques des Ducatore, ainsi qu’une diabolisation de ces derniers.

Benvenuto n’a pas vraiment le choix de ses actions : sa vie dépend en grande partie du bon vouloir du podestat. Or, ce dernier sait se montrer conciliant et séducteur. Il a l’art et la manière de s’assurer de la loyauté de ses gens. Ainsi, le point de vue de notre homme de main -qui n’est pas un mauvais bougre mais souhaite vivre par dessus tout- est influencé, tout comme le point de vue du lecteur, et il devient très difficile de faire la part des choses. Surtout quand une grande partie de la vérité reste voilée.

Je pense bien évidemment au podestat et aux extrémités auxquelles il est prêt à recourir afin d’asseoir son pouvoir ; maltraitant avec un sourire affable nombre de principes moraux et familiaux, d’une certains façon acculé et contraint à un choix cornélien : l’abandon de sa cause ou le surenchérissement de l’horreur. Mais également au Sapientissime Sassanos, sorcier au service du Ducatore et aux intentions des plus obscures, sacrifiant morceau par morceau son humanité. Ces deux personnages ont l’étoffe des «méchants» les plus intéressants et les plus dangereux à mon goût : ceux que leur quête du pouvoir dépouille d’eux-mêmes.

Il est légitime de se demander si l’on n’assiste pas, en fait, l’ascension du «mal», à mesure que le recours à des solutions extrêmes devient nécessaire, ainsi que la défaite du «bien», de ceux qui ont pour souhait de guider Ciudala vers la paix et la prospérité.

Gagner la guerre est un grand roman de fantasy française. Jean-Philippe Jaworski y fait preuve d’une rare subtilité à travers son écriture et à travers le point de vue proposé. Si vous n’avez pas peur de vous compromettre, tentez l’aventure !

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