L’autre moitié du ciel – Sara Doke

L'autre moitié du ciel

L’autre moitié du ciel donne la parole à celles que les mythes ont oubliées et pose les fondations d’un matriarcat imaginaire. Ici, les Princesses ne se morfondent pas en attendant le Prince Charmant, elles ont leurs propres combats à mener, à gagner. Ce sont des héroïnes. Des filles. Des femmes. Des mères. Des sorcières. Des guerrières…
Et toujours des rebelles.

« Neuf vagues de grâce sur toi,
Neuf vagues pour la donneuse de vie. »

L’autre moitié du ciel est un recueil de 11 nouvelles de Sara Doke paru aux chouettes éditions Mü, que je remercie pour le SP, plaçant en son cœur des personnages essentiellement féminins.

D’entrée de jeu, au vu de la mystérieuse photographie de couverture par Jean-Emmanuel Aubert avec, je ne sais pas trop comment appeler cela, le symbole du féminin apparaissant suivant les reflets en texture brillante (on se comprend…), on pourrait s’attendre à un recueil à orientation féministe. La lecture de la 4ème de couverture ainsi que la présentation de l’autrice semblent confirmer cette impression. Voyons ce qu’il en est réellement par ordre de préférence, et, attention, si je ne révèle pas tout, il y a du divulgâchage en prévision.

 

J’ai beaucoup apprécié :

Lire ou mourir est une ode à la littérature et particulièrement à la littérature de science-fiction, bourrée de références qui feront sourire les passionnés, mais pas seulement. C’est aussi une excellente nouvelle d’anticipation glaçante et non manichéenne, digne d’un très bon épisode de Black Mirror, qui parle de la nécessité et, parfois, de la facilité d’être transparent et de disparaître dans un monde dépersonnalisé à l’extrême par la technologie. De la déshumanisation des rapports entre les individus, qui se réduisent à peau de chagrin, entièrement régis par des robots & autres IA.  Mais aussi de l’aide précieuse que peut nous apporter la fiction dans des moments difficiles de notre vie. Sans aucun doute le meilleur texte de ce recueil.

La femme du miroir est la nouvelle qui ouvre le bal. Courte, introspective, poétique et suffisamment vague pour que chaque lecteur lui donne sa propre interprétation, sur le rapport ambivalent qu’une femme entretient avec son reflet, avec son corps. C’est juste et beau.

 

J’ai apprécié malgré quelques problèmes mineurs :

L’enfant sans nom a pour personnage principal un jeune garçon dont la mère est décédée en couches. Et au sein de la société dans laquelle il vit, cela est synonyme de mort. Son père a eu pitié, l’a laissé vivre, mais ce faisant l’a condamné à une vie passée en étant invisible : nul n’a le droit de lui parler, lui adresser un geste, reconnaître qu’il existe. C’est pourquoi un jour il décide de partir, loin, sans rien connaître du monde. Cette nouvelle-ci est plus longue et très très très prenante sur ses 4/5è, avec un essoufflement vers sa fin qui se conclut de manière abrupte et un peu décevante. Je n’ai par contre pas compris sa place dans ce recueil, étant donné que le personnage suivi est un garçon et que les personnages féminins, faisant référence au mythe arthurien, sont anecdotiques. Rien de plus que des figures lointaines, des reines inaccessibles et sans visage.

Fata Morgana revisite également le mythe arthurien. Une jeune fille, Morgane, voue un amour sans bornes à son petit frère, Arthur; mais toute sa famille essaie de le détourner d’elle : chacun semble persuadé qu’elle lui veut du mal (alors que, dans les faits de ce qui est conté, le lecteur constate tout l’inverse). Adulte, elle devient un médecin de talent et la seule apte à sauver ce frère étrange suite à un grave accident. Dans cette nouvelle, beaucoup d’éléments auraient mérité d’être plus développés : l’étrangeté de ce frère sans doute sociopathe et les relations entre les différents membres de cette étrange famille. Car ici, la conclusion tombe un peu comme un cheveu sur la soupe et j’ai eu du mal à comprendre le développement psychologique d’Arthur, à comprendre d’où sa réaction sortait au vu de ce qui était narré auparavant par le prisme de Morgane.

Miroir de mon âme, le dernier texte de ce recueil, est une lettre qu’une mère laisse à son enfant alors qu’elle s’apprête à fusionner avec le père de celui-ci, par le biais de la danse des lames. Dans cet univers, seuls les hommes portent normalement l’épée, et quelquefois, deux combattants sont irrésistiblement attirés l’un vers l’autre et doivent s’unir par une sorte de fusion dans le combat dont les implications concrètes restent assez floues pour le lecteur. La narratrice nous conte cette histoire d’amour, ses regrets et ses désirs, et la nécessité impérieuse pour elle de s’abandonner à cette danse guerrière, de s’unir dans la mort à l’homme qu’elle aime. J’ai apprécié la poésie de cet univers esquissé auquel on ne comprend pas tout, la beauté de l’histoire d’amour et du besoin absolu de s’accomplir. Le miroir aussi, entre la mère qui se révolte pour son enfant (à moins que ce ne soit par conservatisme, le doute plane) et celle qui persiste à se révolter au dépend du sien. Un regret cependant, le souhait émis en conclusion par la narratrice que l’enfant mâle auquel elle s’adresse soit le digne héritier tant attendu qu’elle n’a pas pu être parce que née femme.

Anita Rossa est une parodie du petit chaperon rouge, un petit chaperon rouge pour le moins rock’n roll ! C’est fun, sympa, assez court, un peu trop anecdotique sans doute.

 

Idéologiquement, ça coince :

Desperate Marâtres part sur une idée assez amusante : des femmes au foyer riches de par leurs époux se réunissent afin de parler de leurs horribles belles-filles dont elles souhaitent se débarrasser. Des femmes qui complotent contre d’autres femmes, persiflant sur leur indolence, cruauté et que sais-je, alors qu’elles comme leurs belles-filles sont finalement en concurrence pour l’argent et les bonnes grâces de Monsieur. Et si le parcours de certaines d’entre elles, les extrémités auxquelles elles se rabaissent pour plaire à Monsieur peuvent susciter de l’empathie et aider le lecteur à comprendre leur situation, visiblement l’esclavage ne leur pose pas de problème et j’ai énormément de mal avec ces cercles de femmes qui s’infligent réciproquement de la violence, allant jusqu’au meurtre, sans jamais avoir la présence d’esprit de se tourner vers les vrais responsables de leur situation actuelle ou de chercher une troisième voie : celle de l’émancipation. Un texte bien écrit, une idée de base plutôt sympathique mais un message que je ne comprends pas vraiment.

Sneau revisite le conte de Blanche Neige à la sauce moderne, où les 7 nains sont remplacés par 7 nonnes aux caractéristiques identiques, et il s’agit à nouveau du récit d’une femme opprimée par une autre femme, sa belle-mère, comme en écho aux Desperate Marâtres.

333 nous parle de neuf femmes situées dans les trois âges de la vie. La jeune fille, la mère et l’aïeule, en triple. Neuf femmes aux destins bien différents mais globalement pas super joyeux, qui pratiquent un rite mystérieux. Neuf femmes dont nous sont contées les vies, souvent cruelles, à mesure qu’elles prennent place dans la danse. Neuf femmes qui souhaitent un avenir meilleur pour le genre féminin, mais qui ne vont pas exactement obtenir ce à quoi elles s’attendaient. J’ai apprécié ce texte mais il me laisse un brin dubitative : je ne comprends pas à qui il s’adresse. Sans doute à une certaine frange de féministes radicales qui prôneraient l’inversion des genres et souhaiteraient perpétuer les mêmes inégalités mais à l’envers. Je pense méconnaître également trop le mythe de Lilith, Adam et Ève pour avoir bien saisi certaines subtilités du texte et certains événements auxquels il fait référence. Et si, grosso modo, je suis plutôt en accord avec le message final, j’ai encore l’impression d’un texte qui accuse certaines femmes.
Loin de moi l’idée évidemment de dire que tout féminisme est forcément positif et ne peut être critiqué, car chaque militantisme a ses dérives. Et si ce texte avait été le seul dénonçant ces dérives, ça ne m’aurait pas posé problème Dans cette veine, il est d’ailleurs celui qui me pose le moins problème. Mais voilà, ce n’est pas le seul.

 

Idéologiquement, ça coince sacrément beaucoup trop :

La fille des abjurées est une fois de plus une critique envers des féministes extrémistes qui rejetteraient totalement les hommes pour recréer un matriarcat excluant et toxique. Une femme qui revient dans cette société féminine, après avoir vécu dans le monde extérieur, souhaite faire prendre conscience à ces femmes de la toxicité de leur mode de fonctionnement tout en les rendant plus inclusives envers les pauvres hommes qu’elles stigmatisent et perturbent dans leur identité, au point qu’ils refusent leur masculinité et deviennent transgenres à force de s’être vu inculquer que les mâles, c’est le mal. Soit. Je ne sais pas ce que cela révèle de ce que l’autrice pense des personnes transgenres.

Camarade Petit Chat est le texte qui m’a posé le plus problème. C’est tout bonnement le récit d’un viol abject commis par une femme sur un homme, narré du point de vue de la victime. Et je ne comprends pas l’intérêt d’écrire quelque chose d’aussi sordide. Inverser les rôles, pour montrer aux hommes ce que l’on peut ressentir ? Démontrer que les femmes peuvent être aussi cruelles que les hommes ? Se venger symboliquement ? Je ne sais pas. Tout ce que je sais c’est que ça me retourne l’estomac, que 96% des auteurs de viol sont des hommes et 91% des victimes sont des femmes. Que parmi les hommes violés, ils l’ont été majoritairement par d’autres hommes. Et que je me serais bien passée de lire ça. Donc si vous lisez ma critique avant d’avoir lu le recueil, vous pouvez vous épargner cette nouvelle.

 

L’un des premiers mots qui me vient à l’esprit après la lecture de ce recueil est « inégal ». De jolis moments de grâce, certaines nouvelles qui auraient mérité un développement plus long (Fata Morgana), une autre qui part très bien, avec une plongée en immersion dès les premières lignes mais qui finit par tirer un peu en longueur pour un final décevant (L’enfant sans nom), des parodies ou re-visites de contes qui ne s’arrêtent qu’au stade de l’idée (Anita Rossa, Sneau) et des textes qui m’ont assez dérangée d’un point de vue idéologique (Camarade Petit Chat, La fille des Abjurées, etc.). Pour autant, les nouvelles ne manquent pas de qualité, l’écriture de Sara Doke est fluide, prenante, et elle parvient rapidement à nous faire entrer dans chaque univers.

Si je me revendique féministe, je ne suis pas militante et peu au fait des différents courants. Mais si toute critique constructive d’un militantisme parfois aveugle dans ses extrêmes est, j’imagine, bonne à prendre et qu’il ne faut pas en taire les dérives, j’aurais tout de même apprécié voir dans ce recueil plus de nuances, moins de femmes ennemies des femmes et plus de textes profonds susceptibles d’éclairer des matriarcats positifs. Parce que, quand on a subi des horreurs à cause de la société patriarcale et des différents types de domination, il y a peut-être d’autres options pour s’en sortir que celle de se dégoter un mari riche et se débarrasser de sa belle-fille. Ou de vouloir simplement inverser l’ordre des choses, en disant les femmes plus aptes à exercer le pouvoir que les hommes. Ou encore d’être fataliste : on est rebelle, on le paie, mais l’ordre des choses reste le même et au fond, rien ne change (Miroir de mon âme).

Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais, certainement pas au vu de la couverture et de la quatrième de couverture et, si les récits ont d’indéniables qualités narratives, je ne comprends du coup absolument pas ce qu’a voulu faire passer l’autrice.

Sinon, je souhaite saluer le travail des éditions Mü sur la mise en page, tant par les jolies citations imprimées en cercle entre deux nouvelles que par la typographies des titres de ces dernières, positionnés en arc de cercle en haut à droite des pages. Leurs livres réservent toujours quelques chouettes surprises de ce genre.

L’autre moitié du ciel, Sara Doke, Mü Éditions, 227 p., 19€, ISBN : 978-2-490239-10-8
Photographie de couverture par Jean-Emmanuel Aubert

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