Résolution – Li-Cam

Résolution

Avant l’effondrement, il y avait la haine, l’égoïsme et la quête effrénée du profit. Les rivalités ont fait surgir des Intelligences Artificielles militaires capables d’attiser les discordes et de submerger le monde sous des avalanches de rumeurs et de fake news. C’est durant ce cataclysme que Wen rédige Le Monde selon Wen, un blog prophétique, exutoire à ses angoisses, qui attire l’attention d’une équipe de chercheurs.

Personnalité complexe, socialement inadaptée quoique capable de modéliser les interactions humaines, Wen participe à la fondation d’une société, l’Adelphie, sur une île au large de Saint-Pierre-et-Miquelon. Avec, au cœur de cette harmonie, une IA nommée Sun dont la bienveillance rayonne sur les trois cents adelphes.

Eutopia est une collection de novellas chez l’éditeur La Volte née en 2018 du désir d’imaginer des futurs un minimum positifs. Parce qu’avec l’avalanche d’œuvres publiées mettant en scène dystopies et autres mondes post apocalyptiques, il semble important de réinventer des futurs possibles qui ne fassent pas froid dans le dos. Parce que si on ne se bat pas et qu’on laisse tomber en se disant que ça n’en vaut pas la peine, effectivement, la prophétie risque d’être auto réalisatrice.

Résolution par l’autrice française Li-Cam (dont j’ai adoré Cyberland, lisez Cyberland) est la seconde novella publiée dans cette collection (et je viens tout juste de me la procurer aux Utopiales). Elle vous propose d’entrer, à la première personne, dans les pensées de Wen, atypique aux « dispositions particulières » (capable de modéliser le monde ou pas loin, excusez-moi du peu), et de découvrir en sa compagnie l’Adelphie, société utopique et harmonieuse isolée sur une île.

Sorte d’expérience sociale qui dure depuis 5 années et compte dans les 300 habitants, l’Adelphie, créée par Wen, réinvente les codes sociaux, la notion de propriété, de communauté, de partage, de travail et de vivre-ensemble, et est une société où le genre, l’orientation sexuelle et le métier ne définissent pas l’identité. Mais si ça fonctionne, ce n’est pour autant pas facile. Les individus qui la composent ont perdu leurs repères et ont laissé à la fois le négatif mais aussi le positif de leurs anciennes vies derrière eux. C’est que les sirènes de la consommation ont leurs attraits, et qu’abandonner les mirages du capitalisme, du tout pour rien, de la malbouffe qui console et du mensonge, du masque dont on se pare pour sortir en société et renvoyer une plus belle image de soi, c’est douloureux. Reconstruire autrement, donc.

« On ne bâtit pas une utopie avec des rêves, on la construit avec ceux qui savent regarder le monde en face, dans les yeux.« 

Le cœur de l’Adelphie, l’IA Sun, tient un rôle de médiation que l’on peut rapprocher du psychologue, ou du rôle social que tenaient jusqu’à il y a peu les prêtres dans les villages : écouter et conseiller en toute intimité les individus qui ressentent le besoin de s’épancher sur leurs questionnements intérieurs et guider la communauté. Sauf qu’à la différence des prêtres, elle le fait sans jugement moral, avec une bienveillance infinie, une impartialité propre à la machine et pousse ces individus à se regarder en face et à ne plus se mentir pour aller de l’avant. Parce que mieux vivre avec soi-même aide à mieux vivre sainement ensemble, et qu’une vision plus claire, plus logique de la réalité (ou en tout cas de l’infime portion que nous pouvons en percevoir), une aptitude à regarder les choses en face et à avancer peut éventuellement permettre de désamorcer les conflits avant qu’il ne soit trop tard.

Nous découvrons donc le fonctionnement de cette société mais aussi sa genèse en étant plongé dans les pensées de Wen. Pensées complexifiées par son rapport aux autres, à elle-même, elle qui est capable de modéliser les interactions mais peine à interagir. Pensées qui s’éloignent parfois de l’ici et maintenant au profit d’hallucinations qui prennent une vie poétique et étrange sous la plume de l’autrice.

« J’ai soudain l’impression que tout vacille, que je perds l’équilibre, que je chute dans une autre dimension, sans possibilité de me raccrocher à quoi que ce soit de tangible, de réel. Je n’ai plus prise. Mon corps tout entier se met à me démanger. Sous mes vêtements, ma peau s’effrite. Les squames se détachent, traversent mon anorak et flottent en direction de l’homme qui se tient à quelques pas de moi. Il neige des morceaux d’épiderme sur sa tête et sur ses épaules. Je me sens lasse. Épuisée. Ce matin, la réalité balbutie, les mots écorchent ma peau. »

Et puis la tristesse, la tristesse de la solitude pour qui rencontre des difficultés à se connecter à l’autre. Je pense à un passage sur Mark Zuckerberg, particulièrement lucide et touchant et vrai, qui ne manquera pas de parler à toutes celles et ceux qui se sont retrouvé.es à un moment de leur vie écarté.es du groupe.

Le récit, qui entremêle entretiens entre adelphes et Sun, passé et présent revêt ainsi un caractère très intimiste et très humain que j’ai beaucoup apprécié, bien loin de la froide description d’une société parfaite et trop lisse à force de perfection (et qui donnerait envie de casser des trucs à force d’étouffer). Et cette société, l’Adelphie, a fait écho en moi et à mes propres aspirations, à titre très personnel, exception faite de mon envie viscérale de retrouver la terre et la saisonnalité. Le rythme des plantes qui poussent et se fanent. De la faune et la flore qui peuple jardins, champs et forêts. En effet, le rapport de l’homme à son environnement n’est dans Résolution pas exploré en profondeur.

Autre élément d’intérêt : la description par Li-Cam de notre société juste avant et pendant son effondrement. Quand la surabondance d’informations contradictoires nous fait perdre pied, quand la réalité, le « vrai » n’existe plus, quand on ne sait même plus si on débat avec un être humain ou avec un bot programmé pour nous rendre fou, certains pouvoirs se servent de cette confusion pour nous déstabiliser. Pertinent et très actuel.

Vous l’avez compris, cette novella est dense. Dense en thèmes, en pistes de réflexion, en ressentis. Dense et importante, et que l’on lit d’un trait, et qu’il m’est difficile de rassembler mes idées et de vous en parler sans partir dans tous les sens. L’autrice parvient à faire passer des idées et concepts assez puissants en quelques paragraphes. De vagues échos des Dépossédés d’Ursula Le Guin (lu il y a… oh au moins ça) ont effleuré ma mémoire durant cette lecture, et il me semble qu’il y a des points communs au niveau de la nécessité de l’entraide et du rapport au genre. Mais toute l’organisation sociale dans Résolution me semble plus enviable.

Je souhaite néanmoins questionner l’importance prépondérante de l’IA Sun et la dépendance qu’elle provoque chez les individus qui souhaitent la consulter : si elle n’est plus là, est-ce que tout s’effondre ? J’aurais aimé également avoir la perspective du temps long. Du « qu’est-ce que ça donne si », « qu’est-ce que ça donnera quand ». La confrontation avec l’évolution, les éventuels changements, les ajustements nécessaires face au temps qui passe.

Résolution, Li-Cam, La Volte, 160p., ISBN : 978-2-37049-084-1
Conception graphique par Stéphanie Aparicio et Laura Afchain
Illustration de couverture, What are you seeing ? par Katty Huertas

Retrouvez d’autres avis chez Le Chroniqueur, Chut… Maman lit !

2 commentaires sur “Résolution – Li-Cam

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  1. Une très jolie chronique que voilà ! Tu as vraiment su vendre la novella et j’ai envie de me plonger pleinement dedans et de découvrir cet univers. De ce que tu dis, j’ai l’impression qu’on est dans l’utopie sans pour autant être dans l’utopie où tout va bien. Je trouve ça super intéressant comme approche et cela change un peu de la dystopie !

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