La Voix du Feu (2/2) – Allan Moore

La Voix du Feu

Northampton : petite ville située au centre de l’Angleterre, habitée depuis la préhistoire et peuplée de 200 000 âmes. Dont Alan Moore.

C’est lui qui, à travers les siècles et douze récits qui s’entremêlent, en dessine une histoire faite de sorcellerie, de mensonges, de vérités et de morts. On y rencontre un homme oiseau, une sorcière, un ancien croisé traumatisé, un enquêteur romain, une nonne éclopée, un VRP et même… une tête sans corps. Autant de voix qui se mélangent dans la chaleur des brasiers.

En route pour la deuxième partie de cette chronique de La Voix du Feu d’Allan Moore, oeuvre publiée en 2019 aux Éditions ActuSF qui ont eu la gentillesse de m’en envoyer un exemplaire en SP ! (pour la première partie, ça se passe ici)

Après vous avoir présenté le contexte, l’univers dans lequel se déroule ce magistral recueil-roman de nouvelles (on sait pas trop) ainsi que les 6 premiers textes, je vais à présent vous parler des 6 dernières nouvelles. Go go go ! (ça fait beaucoup trop de points d’exclamation en l’espace de deux paragraphes, toutes mes excuses)

« Un vrai brasier unique qui se décante au fil des ères. »

Confessions d’un masque – 1607 ap. J.-C.

Si le titre m’a fait penser à l’oeuvre du génial Yukio Mishima, le contenu n’a quant-à-lui aucun rapport.

Du haut de son perchoir sur la porte nord de la ville, la tête de « Charlie », en état de décomposition très avancée, contemple le temps qui passe et prend la mort avec une certaine philosophie. Aveugle, il est néanmoins encore capable d’entendre et connaît par cœur les habitudes des sentinelles en faction. Il est également capable de les reconnaître au son de leurs pets ou de leurs jets de pisse. Quelle charmante l’intimité. Et il repense à son passé, à ce qui l’a mené ici, à Guy Fawkes, à la Conspiration des Poudres à laquelle il a participé et aussi, un peu, à son père.

« Quelque part dans mes ténèbres, les enfants chantent par-dessus le rugissement et le crépitement des flammes. Avant de chanter pour nous ou de dresser leur feu de joie pour y placer nos effigies, ils brûlaient un mannequin qui représentait Sa Sainteté le Pape et, avant cela, sans aucun doute, un sacrifice plus ancien, en remontant jusqu’à ce lundi des origines, à ce premier feu. »

On attaque cette deuxième partie avec du lourd : une nouvelle de 20p. drôle, grinçante, et triste au cours de laquelle le lecteur se laisse porter par le fil des pensées de « Charlie » tout en découvrant son histoire. Un texte servi par la plume toujours aussi mémorable de l’auteur, qui en quelques lignes, parfois en quelques mots, est capable de faire basculer l’atmosphère du vulgaire et peu ragoûtant à la poésie. Un texte avec de vrais petits morceaux d’éternité bien cachés à l’intérieur, et qui ravira d’autant plus les amateurs de l’Histoire d’Angleterre (dont je ne fais pas partie) par ses références à de célèbres personnages.

Le Langage des Anges – 1618 ap. J.-C.

Monsieur le juge Augustus Nicholls, en tournée, se rend à Kendal afin d’y juger un voleur de moutons qui, de toute évidence, finira pendu. Sur sa route, il rencontre la jeune veuve Deene, en route pour Kendal afin d’y trouver du travail accompagnée de sa fille, la petite Eleanor. Seulement, le vieil homme est un obsédé sexuel fini et, de non-dits en sous-entendus, fomente le projet de passer du bon temps en compagnie de la charmante veuve et, pourquoi pas, de la gamine avec.

« Hélas, malgré la neige sur le toit, un feu fait encore rage à la cave, alimenté de membres déliés et de troncs saillants. »

Alan Moore met une fois de plus en scène, dans cette nouvelle de 36p. à la chute effroyable, un personnage des plus sympathiques dans un habile et subtil jeu de sous-entendus et communication non-verbale. Un texte où les mauvaises augures prennent la forme d’un gros chien noir, ou peut-être était-ce un poney. Un texte que le lecteur se plaira à redécouvrir sous un éclairage très différent si d’aventure il se hasardait à le relire, tant l’auteur se plaît à jouer avec notre interprétation des événements.

Complices ès tricots – 1705 ap. J.-C.

Elinor et Mary brûlent. Il faut dire qu’elles ont le mauvais goût d’être femmes, en couple et sorcières, entre autres. Elles brûlent mais n’éprouvent pas de douleur, non : elles sont plutôt apaisées, tranquilles face à la mort.

Complices ès tricots est sans aucun doute le texte le plus poétique de ce recueil. 20 pages qui reviennent sur un amour impossible, à une époque où vivre en tant que femme libre de tout homme était d’une immense difficulté. Mais ici, le jugement et le mépris des autres n’est jamais parvenu à ternir le lien très puissant qui unit ces deux femmes.

Le soleil au mur semble pâle – 1841 ap. J.-C.

Le narrateur, John Clare, un poète qui visiblement n’a plus toute sa tête, nous raconte ses journées du 17 au 22 novembre dans un style quasi-télégraphique extrêmement décousu. Persuadé d’avoir été marié à une certaine Mary, ses pensées ne cessent de revenir à elle alors que son épouse, Patty, semble désespérément tenter de le raccrocher à quelques bribes de réalité.

Avec cette nouvelle, l’auteur dresse le portrait assez triste d’un homme brillant qui, graduellement, a perdu ses facultés mentales et sur lequel la réalité n’a plus de prise. Désorienté, il est néanmoins encore suffisamment conscient pour faire la différence entre la vie chez lui, la liberté, et l’internement dans un asile. Teintée de surnaturel, difficile à lire (quoi que bien moins Le cochon de Hob), elle est poignante car on sait que les choses ne vont pas aller en s’arrangeant pour John, et les derniers mots sont d’une tristesse à fendre le coeur.

J’ai toujours des jarretelles, en voyage – 1931 ap. J.-C

Alfie est VRP. Alfie est vraiment sympa. Il est drôle et sait vous animer un procès comme personne, à raconter ses histoires, à se contredire, à digresser et à jouer avec la réalité. Alfie a une épouse très dévouée, Lilian, sa Lily comme il l’appelle. Mais il en a aussi d’autres, des femmes. Alfie est un personnage haut en couleurs, charismatique. Mais surtout, Alfie, ou Alfred Rouse, a un sérieux souci d’empathie : il prend tout à la légère, par dessus la jambe et semble ne plus avoir vraiment d’inhibitions depuis qu’il s’est mangé un éclat d’obus dans la tête durant la première guerre mondiale. Et ses nombreuses aventures et mensonges finissent par le placer dans une position impossible à tenir. C’est alors qu’il fait la connaissance d’un mystérieux inconnu dans un pub, et que sa vie bascule.

Alan Moore revisite ici en 28p. un fait divers n’ayant jamais été pleinement résolu avec une plume très enlevée et toute la légèreté et la bonhomie du « sympathique » VRP. Ce n’est pas un hasard s’il décide d’éclairer ce sordide fait divers à la lumière de la notion défaillante du bien et du mal d’un homme qui n’a plus jamais été le même suite à sa blessure de guerre. Une autre manière de montrer la perte de sa santé mentale, et plus encore de son identité, que celle de John Clare, mais tout aussi tragique à sa façon.

« J’ai raconté tellement de versions que je sais plus moi-même lesquelles sont vraies et lesquelles j’ai inventées. Ça vous arrive jamais ? Non ? »

L’Escalier d’incendie de Phipps – 1995 ap. J.-C.

Alan Moore est un auteur. Natif de Northampton, amoureux passionné de sa ville, il cherche à mettre un point final à son roman/recueil de nouvelles, on ne sait pas trop, qui conte l’histoire de ladite ville sur 6000 ans.

Alors il se promène au hasard des rues, parle avec les membres de sa famille. S’imprègne une dernière fois des reliques qui l’ont aidé à construire ses histoires. Ses souvenirs se mêlent à ceux qu’il a de ses personnages, qui continuent à vivre en lui. Il pense à sa famille, à ses origines, à sa ville et, au hasard de ses pérégrinations, c’est l’Histoire qui prend vie devant ses yeux. Chaque rue, chaque quartier recèle son lot d’anecdotes, chaque maison est porteuse d’une histoire, et de celle du terrain sur lequel elle est bâtie.

Je dois avouer qu’il s’agit du texte que j’ai le moins apprécié, d’une part car il tente d’expliquer, de montrer les liens. D’autre part car il cite beaucoup trop d’anecdotes et de noms obscurs aux yeux d’une personne qui ne connaît pas vraiment l’Histoire d’Angleterre. Cela m’a perdue et, ne connaissant pas la ville, je n’ai rien compris à sa déambulation, je n’ai pas pu visualiser les lieux dont il parle, sur lesquels il s’attarde. Mais ce texte plaira sans aucun doute énormément à des personnes plus érudites ou plus visuelles que moi.

Par contre, il aura ces quelques mots magnifiques qui éclairent toute l’ambition de La Voix du Feu :

« -Alors, ce livre, de quoi ça parle ?

Ça parle du message vital que les lèvres raidies des décapités articulent encore ; du testament de chiens noirs et spectraux écrit à la pisse à travers nos mauvais rêves. Ça parle d’invoquer les morts pour qu’ils nous disent ce qu’ils savent. C’est un pont, un carrefour, un point d’usure dans le rideau qui sépare notre monde du monde souterrain, entre le mortier et le mythe, les faits et la fiction, une gaze élimée, épaisse à peine comme une page. Il parle de la puissante glossolalie des sorcières et de leur révision magique des textes dans lesquels nous vivons. Rien de cela n’est exprimable. »

Conclusion

La Voix du Feu est donc une sorte de recueil/roman/fix-up, inclassable à mes yeux d’un point de vue taxonomique, magistral (oui je me répète) et à l’ambition folle. Écrit avec grand talent par un auteur qui, lui-même, croit en une certaine forme de surnaturel et se veut magicien, et qui avoue ouvertement utiliser les drogues dans son processus d’écriture, la réalité, l’Histoire, le mythe, la religion et le surnaturel s’y mélangent allègrement pour former un ensemble cohérent.

Un ensemble dont chaque pièce prend une nouvelle couleur à la lumière des autres, où les voix des morts viennent hanter les vivants et où se dessine un schéma, qui se répète en évoluant, et qui évolue en se répétant, en se réinventant à travers les âges, comme un cercle sans fin. Un ensemble où aliénés, faibles d’esprit, sorcières, saints hommes, saintes et chamanes représentent chacun l’une des faces d’une vérité enfouie, d’une conscience et mémoire collective dont les fondations se perdent dans les brumes d’un passé plus lointain encore.

La Voix du Feu, Alan Moore, Éditions ActuSF, 372p., 10€, ISBN : 978-2-37686-206-2
Traduction par Patrick Marcel
Composition graphique par Melchior Ascaride

Retrouvez d’autres avis chez Nébal, Charybde, Just a Word

N’hésitez pas à vous signaler en commentaire si vous avez également parlé de cette oeuvre sur votre blog !

2 commentaires sur “La Voix du Feu (2/2) – Allan Moore

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    1. Haha quand je commence une chronique je ne sais jamais où ni comment ça va finir 🤣 et là ça a pris des proportions incontrôlées 🤡 J’espère qu’il te plaira si tu te le prends ! Peu de gens en parlent alors que je l’ai trouvé d’une telle excellence 😱

      Aimé par 1 personne

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