L’hypothèse du Lézard – Alan Moore & Cindy Canévet

L'hypothèse du lézard

Som-Som est vendue par sa mère à la Maison sans Horloges de Liavek. Elle va être soumise au Silence et porter le Masque brisé qui la destine à devenir l’amante des magiciens et la gardienne de leurs secrets. Isolée par son incapacité à communiquer, elle va alors assister à l’histoire d’amour violente et cruelle entre Foral Yat et Raura Chin, deux comédiens qui résident avec elle dans la Maison sans Horloges.

Vous reprendrez bien un peu de contexte ?

L’hypothèse du Lézard, novella écrite par le génialissime auteur/scénariste britannique Alan Moore (dont j’avais chroniqué l’exceptionnel La Voix du Feu) et illustrée par Cindy Canévet est l’un des deux textes de lancement de la collection ActuSF Graphic, une collection de textes illustrés. J’ai reçu ce livre ainsi que La Guerre des trois rois de Jean-Laurent Del Socorro, illustré par Marc Simonetti, dans le cadre d’un financement participatif aidant à la création de cette collection.

Un mot sur l’objet-livre, qui est vraiment très beau, avec sa couverture cartonnée : les pages sont toutes légèrement grisées (je suis pas douée pour décrire ce genre de choses) et, en plus des illustrations en noir et blanc par la talentueuse Cindy Canévet, plusieurs illustrations colorées en « papier glacé » émaillent admirablement l’ouvrage. Je n’y connais strictement rien dans tout ce qui est art graphique / livres graphiques, mais celui-ci, à mes yeux de néophyte absolue, me semble être très beau et de bonne qualité. Avec en prime un marque page légèrement nacré, c’est du choli !

Ça raconte quoi ?

L’action de la novella se situe à Liavek, ville de fiction que se sont appropriés un certain nombre d’auteurices (citons Nancy Kress et Megan Lindholm par exemple), et se déroule plus précisément entre les murs feutrés de la Maison sans Horloges, une maison de plaisirs un peu spéciale.

Dès les premières pages, la petite Som-Som y est vendue par sa mère, et est rapidement condamnée à un destin sans doute pire encore que celui des autres résidents (je vous laisse en découvrir les détails exacts à la lecture). Som-Som, n’ayant pas l’âme d’une rebelle, s’y soumet sans broncher, et passe son temps libre à observer les autres résidents, avec lesquels elle ne peut véritablement interagir.

Attention, la suite révèle quelques éléments de l’intrigue. Il m’était impossible d’écrire un tant soi peu ce que je pense de ce livre sans en révéler un minimum.

C’est ainsi qu’elle va assister, impuissante à en pleurer, à l’histoire d’amour tragique entre Raura Chin et Foral Yat. À leurs égoïsmes, aux haines violentes et extrêmes qui germent sur le terreau de l’injustice, quand l’abandon amoureux est impardonnable. Aux désirs de reconnaissance qui éloignent de l’être aimé, quand l’un est admiré, mis sur un piédestal et peut vivre sa meilleure vie ailleurs, au prix de laisser l’autre brisé, sans espoir d’un futur qui ne soit pas « le pire ». Mais où dominant et dominé peuvent, au gré de la culpabilité éprouvée, s’intervertir. Vous avez dit relation toxique ?

Cette novella parle donc de la difficulté à être l’observatrice passive du naufrage d’un ami, que l’on voit venir de loin. De l’amour quand il devient culpabilité pour l’un, haine pour l’autre, quand l’un part car il a la possibilité de s’extraire de sa condition et de vivre « plus haut, plus grand, plus fort » que l’autre, qui reste seul enfermé dans sa haine et son désir de vengeance. Ici, pas de gentil ni méchant, juste des actes d’une violence impardonnable commis des deux côtés. Elle parle aussi des dégâts que l’on s’inflige à soi-même quand on cède à son monstre, aux instincts les plus vils qui nous gouvernent dans l’aveuglement de nos pulsions vengeresses.

Impuissance, amour, haine et culpabilité sont à mon sens les quatre sentiments qui dominent cette novella intimiste et profondément mélancolique. La violence y est sourde, longtemps contenue dans des mots, des non-dits, des attitudes, dans des phrases parfois courtes mais très chargées de sens. Crue, directe, sans pathos ni voyeurisme.

Qu’est-ce que j’en ai pensé ?

Cette histoire cruelle a fait écho en moi à des citations tirées d’un podcast des Chemins de la Philosophie, que j’ai vu passer (mais pas écouté) et qui traite de l’amour à travers le film La La Land (que je n’ai pas vu) : « La La Land », peut-on rater l’âme soeur ?

Je cite ici Eliette Abecassis :

« Avec cette rencontre ratée de « La La Land », des êtres ne sont pas à la recherche de leur moitié, ne se reconnaissent pas, sont à la recherche de l’accomplissement par leur carrière… même si au bout de l’histoire, ils se posent la question : et si on s’était trompés ? »

« On le voit dans « La La Land », dans cette dialectique entre l’amour et la carrière, c’est à dire entre l’amour et l’argent, l’amour n’est plus au-dessus de tout… »

Dans L’hypothèse du Lézard, l’un des deux amoureux place effectivement sa carrière au-dessus de tout, contrairement à l’autre, ce qui provoque le drame.

Cette novella m’a bien retournée, je l’ai beaucoup aimée à la fois pour l’atmosphère, l’univers introduit, la complexité des personnages et l’histoire. Je l’ai lue l’espace d’un court après-midi, et elle confirme Alan Moore comme étant pour moi un auteur majeur qui, à partir d’une histoire relativement courte, arrive à poser un cadre original et à approfondir des sentiments pas jolis-jolis inhérents à l’être humain, sans sombrer dans le pathos.

L’hypothèse du Lézard, Alan Moore & Cindy Canévet, Éditions ActuSF, 134p., 19€, ISBN : 978-2-37686-255-0
Traduction par Patrick Marcel

Retrouvez d’autres avis chez FungiluminiCélindanaé, Dionysos, Les carnets d’une livropathe,OmbreBones, vous ?

Cette chronique fait partie du challenge S4F3

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