Gabriel – Lisa Tuttle

Gabriel

En revenant à La Nouvelle-Orléans, Dinah Whelan savait qu’elle allait devoir affronter le souvenir de Gabriel, de sa mystérieuse séduction et de son suicide onze mois après leur mariage. Mais rien ne pouvait lui laisser prévoir que le passé allait la poursuivre sous l’aspect de Ben, un gamin solitaire et attachant qui ressemble étrangement à Gabriel et s’identifie au défunt jusqu’à vouer à Dinah une véritable adoration. D’abord intriguée, puis amusée et émue, Dinah commence à paniquer lorsque la passion de Ben se fait envahissante, encombrante, dévorante… Comme celle de Gabriel qui lui avait juré un amour plus fort que le temps et la mort même…

Cela fait un sacré moment que j’entends parler de Lisa Tuttle, autrice américaine de nouvelles et de romans apparemment de très grande qualité (le recueil Ainsi naissent les fantômes, traduit par Mélanie Fazi, me fait de l’œil depuis plusieurs années…). Gabriel, 264 pages, que j’ai trouvé d’occasion, traînait dans ma PàL depuis quelques temps et s’est ainsi logé une place dans ma liste des livres courts à lire pour le challenge S4F3 de chez Lutin (Albédo). C’est un roman écrit en 1987 et édité en français chez Denoël dans la collection Présences en 1992. Autrice de renom, maison d’édition et collection de qualité, je me suis lancée confiante dans cette lecture.

Qu’est-ce que ça raconte ?

L’intrigue prend place dans notre monde, aux USA, fin des années 1980 (je crois, je n’ai pas noté la date si d’aventure elle apparaît, oops). Dinah est une jeune femme de 29 ans un peu paumée. Un boulot de serveuse qui ne lui convient pas, un appartement miteux à Chicago, peu d’attaches, des amitiés qui se distendent petit à petit au rythme des amies qui se marient et tombent enceintes… Et que Dinah jalouse secrètement. En gros, une vie un peu pourrave, sans être totalement merdique pour autant.

À ses 18 ans, sur un coup de tête, la jeune femme originaire de Lake Bluff a plaqué ses chances d’étudier pour se marier avec Gabriel à la Nouvelle-Orléans, jeune homme égoïste en mode peintre maudit tout juste rencontré. Seulement, Gabriel s’est suicidé 11 mois plus tard. Depuis, Dinah enchaîne les mésaventures amoureuses et les déconvenues professionnelles. Elle erre sans avoir vraiment de but, sans trop savoir où elle va (c’est le principe de l’errance, vous me direz…), et cet état de fait commence à lui peser sérieusement sur les épaules. Elle aussi aimerait avancer dans la vie, construire quelque chose, et a très, très (très) envie d’un enfant.

Aussi, lorsque l’opportunité de devenir manager d’une salle de sport qui vient tout juste d’ouvrir à la Nouvelle-Orléans se présente, elle saute sur l’occasion. Même si cela coïncide avec le fait d’avoir rêvé pour la première fois depuis longtemps de Gabriel, et après avoir reçu chez ses parents une étrange carte d’anniversaire…

Une fois arrivée, elle va rapidement faire la connaissance de Max, jeune homme bien sous tout rapports, mais aussi de Ben, un enfant de 10 ans, fils de Sallie, une ancienne amie. Ben déteste Angus, l’actuel compagnon de sa mère. C’est un enfant très solitaire dont le seul (et récent) ami, Alan, vient de quitter la ville. Avant Alan, il y avait Gabriel, sorte d’ami imaginaire auquel il s’identifie. Il s’y identifie au point de développer une obsession pour Dinah, qui ne sait plus quoi croire. Ben est-il possédé par Gabriel ? En est-il la réincarnation ? Ou est-il un enfant qui se raconte des histoires ?

En attendant, Dinah, aveuglée par son désir d’être la mère de Ben, qui ressemble tellement à son défunt mari, préfère se voiler la face et se laisse entraîner dans un engrenage malsain.

On se situe donc avec ce récit en plein fantastique, à ne pas savoir, tout comme la protagoniste, ce qui relève de la pathologie ou du surnaturel.

J’en ai pensé quoi ?

Je me suis dès les premières lignes complètement immergée dans ce roman, lu d’une traite. Et, dans un premier temps, la protagoniste pas tout à fait trentenaire un peu paumée dans une vie qui ne lui convient pas, qui n’a encore rien pu construire de solide alors qu’elle le souhaiterait et qui voit ses amis s’épanouir tout en restant, elle, sur le banc de touche, m’a énormément touchée.

Dans un premier temps, oui, car, rapidement, elle se laisse entraîner dans un rapport de plus en plus malsain avec Ben. Elle en a plus ou moins conscience mais se laisse porter par les événements, sans affirmer sa position d’adulte. Sans prendre pleinement conscience de ce qui se joue. Parce que, quelque part, l’idée que Gabriel ne soit pas vraiment mort, l’idée de pouvoir rattraper le passé et redevenir la jeune fille qu’elle était à 18 ans la séduit.

Les enfants dérangés/possédés/on ne sait pas trop, c’est toujours vecteur d’une assez grande horreur ; l’opposition entre innocence et côté démoniaque fonctionne très bien. On le voit aussi dans les nombreuses fictions qui détournent des objets ou symboles liés à l’enfance pour générer de l’angoisse, comme dans Ours de Diego Vecchio dont je vous parlais récemment.

Mais là, plus que l’angoisse, c’est surtout le malaise qui est allé grandissant, jusqu’à un point d’orgue malsain au possible dont je me serais bien passée. Donc, même si c’est bien écrit et prenant à plus d’un titre, je préfère ne pas vous recommander cette lecture. Ça va trop loin.

Il y a certes d’autres niveaux de lecture dans cet ouvrage, bien sûr. On y voit clairement le sexisme intériorisé de jeunes femmes qui peinent à exister sans un mari et « une situation », prêtes à tout sacrifier pour un homme. Qui obtiennent des emplois en faisant de grands sourires à des vieux dégueulasses, et qui peinent à s’imposer en tant que supérieures hiérarchiques de collègues masculins. Mais aussi, et ça m’a beaucoup touchée, le décalage que l’on peut éprouver quand on sort des rails de la société, que ce soit par choix ou malchance, et l’envie, la jalousie que cela peut générer.

Alerte spoilers : moment dégueulasse et théorie sur la fin

Ben développe une obsession amoureuse envers Dinah, obsession qui va assez loin et mène jusqu’à une scène plus que très dérangeante durant laquelle il profite du fait qu’elle soit endormie pour la tripoter. Avant de se réveiller pour de bon et de le repousser, elle a durant quelques instants plus ou moins conscience de ce qui se passe et, dans une sorte de demi-sommeil, s’imagine qu’il s’agit de Gabriel possédant Ben. J’ai vomi intérieurement et, sans cette scène, j’aurais probablement recommandé l’ouvrage. Voilà pour le moment dégueulasse, pour le « ça va trop loin ».

Sinon, la fin reste relativement ouverte.

On n’a pas de réponse définitive mais suffisamment d’éléments me font penser que Ben a été possédé par Gabriel avant sa rencontre avec Alan. Puis, Ben s’étant trouvé un ami, Gabriel a déserté « les lieux ». Ben, qui se retrouve seul suite au départ d’Alan, s’identifie à Gabriel et sombre dans la folie (en même temps, grandir en étant envahi par les pensées d’un adulte mort pas très sain de son vivant et obsédé par une femme, ça ne présage pas d’un bon équilibre mental), tandis que Gabriel cherche d’autres vecteurs pour atteindre Dinah.

Ce sont la brève rencontre entre Dinah et Steve en fin d’ouvrage, celui-ci étant clairement possédé par Gabriel, ainsi que le dernier chapitre avec Ben, qui croit Dinah morte et réincarnée en sa petite sœur, qui m’amènent à cette interprétation. Si Ben était toujours possédé par Gabriel, il saurait que Dinah est vivante. Et il n’y a aucun moyen rationnel/non surnaturel d’expliquer le comportement du fameux Steve.

 

Gabriel, Lisa Tuttle, Éditions Denoël, 262p.
Traduction par Nathalie Serval

Retrouvez d’autres avis chez Vert, vous ?

 

Cette chronique fait partie du challenge S4F3

S4F3

11 commentaires sur “Gabriel – Lisa Tuttle

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  1. Je n’ai lu que « Ainsi naissent les fantômes », mais je retrouve bien cette sensation de malaise dont l’autrice semble friande et tellement douée pour en créer. Brrr.

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  2. Il ne m’a pas laissé un souvenir impérissable. Je te conseille vivement ses nouvelles (j’ai un faible pour Les chambres inquiètes même si Ainsi naissent les fantômes est également très bon).

    Aimé par 1 personne

    1. C’est assez marrant, c’est un livre que je ne recommande pas franchement dans ma chronique mais du coup j’ai l’impression que ça intrigue pas mal de monde.
      En tout cas, curieuse de découvrir peut-être ton avis à l’occasion et de pouvoir échanger sur le malaise ressenti lors de ma lecture 😮

      J'aime

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