Je suis ta nuit – Loïc Le Borgne

Je suis ta nuit

La France, un été, quelque part dans les années 80. Pendant un banal concours de casse-bouteilles, six enfants découvrent un cadavre mutilé, sans lèvres, sans sexe et sans doigts. Et ce n’est que le premier d’une longue série. Pierre et sa bande de copains inséparables sont obligés d’enterrer leur enfance et certains de leurs proches alors que le Puits et l’homme au chapeau haut-de-forme s’emparent peu à peu de leur innocence.

Les Éditions ActuSF, que je remercie pour le service presse, rééditent cette année Je suis ta nuit de Loïc Le Borgne dans la collection 3 Souhaits, livre originellement publié en 2008 chez Intervista.

L’auteur, que je ne connaissais pas jusqu’alors, écrit dans les littératures de l’imaginaire, à la fois pour un public adulte mais également plus jeune ou young adult (son prochain roman, Ghost Love, est à paraître en septembre dans la collection Naos des Éditions ActuSF, collection jeunesse/young adult de la maison d’édition).

De quoi ça parle ?

De nos jours (enfin dans les années 2000 quoi). Pierre, veuf et père de Tristan, 17 ans, se sent impuissant : après avoir perdu sa mère deux ans plus tôt, l’adolescent doit faire face au deuil d’une amie qui s’est suicidée. Tristan ne veut pas que son père l’accompagne à l’enterrement, il préfère affronter le chagrin seul, en compagnie de ses amis. Pierre décide alors de coucher par écrit à destination de son fils, le temps d’une nuit, les événements qui ont eu lieu alors qu’il était lui-même en fin de CM2.

Début des années 1980. À Pâques à Duaraz, bourgade imaginaire proche de Rennes, Pierre et son petit frère Alric sont témoins d’un sombre présage : des cloches noires volent dans le ciel. Quand l’école reprend, un nouveau intègre la classe de Pierre, Maël. Il devient rapidement l’un de ses meilleurs amis et, son charisme naturel aidant, prend la tête du groupe de copains composé de Francis-Emmanuel, Karl, Mélanie, Sébastien, Pierre et Maël. Ils sont fans de Star Wars, mais aussi de Goldorak, de John Wayne et ses films de cowboys, San Ku Kaï et autres références tout droit sorties de Récré A2, l’émission jeunesse phare des années 1980.

Lors d’une journée de match de foot et alors que la petite bande s’amuse à dégommer des bouteilles près d’un wagon abandonné, ils font la découverte macabre d’un cadavre en bien sale état, mutilé de façon très très très atroce. Petit à petit, d’autres phénomènes étranges se produisent autour d’eux : des adultes et des animaux semblent perdre toute maîtrise d’eux-mêmes et devenir agressifs, alors que leurs yeux se teintent entièrement de noir. Pour les enfants, c’est le début d’un cauchemar dont ils ne ressortiront pas indemnes.

Je suis ta nuit est l’histoire d’une bande de pré-adolescents qui vont devoir grandir trop vite et trop tôt, confrontés à l’horreur de la mort, l’horreur d’événements surnaturels contre lesquels ils ne peuvent à priori pas grand chose, mais aussi l’horreur dont sont capable les êtres humains. C’est un récit dur, qui n’épargne pas grand chose au lecteur. Un récit dans lequel les adultes ne sont pas toujours les protecteurs qu’ils devraient être, et où, quand ils sont de bonne foi, ils sont impuissants à aider leurs enfants. Cette thématique peut faire sans doute penser à Ça de Stephen King (que je n’ai jamais lu, ayant été traumatisée par le premier film alors que j’avais 10 ans) ou encore à la récente série Stranger Things, mais en bien plus sombre (enfin, je n’ai vu que la saison 1 mais ça semblait quand même moins affreux).

Christelle était le genre de fille solitaire et invisible que nos yeux préféraient éviter : habillée de fripes, les cheveux sales et en désordre, toujours à se curer le nez. Tout le monde était d’accord pour dire qu’elle puait. Ses notes oscillaient dans une fourchette allant de zéro à six. Bref, Christelle Lerond n’existait pas. Je n’étais pas assez sadique (ou téméraire ?) pour aller lui dire en face et en me pinçant le nez que le shampoing et le savon avaient déjà été inventés du temps des Gaulois, mais certains, comme Karl, avaient osé. Je pense aujourd’hui que les enfants peuvent être d’une terrifiante cruauté avec leurs semblables : ils imitent les adultes, mais sans les remords pour les freiner.

Je suis ta nuit parle aussi en filigrane de PTSD, Trouble de stress post-traumatique, à travers le vécu d’un des membres de la bande qui vit une scène indicible et en fige certains éléments particuliers, qui lui restent en mémoire, se chargent d’une symbolique et rappellent à l’horreur du moment traumatique.

Et alors, mon avis ?

Eh bien, on peut dire que j’ai adoré ce roman et l’ai lu d’une traite. Le glissement délicat de l’enfance et l’adolescence, quand on commence à être en mesure d’entendre et de comprendre des vérités d’adultes sans toutefois y être vraiment prêt (mais est-on jamais prêt à entendre certaines choses ?), dans les années 80 en France, me paraît très subtilement retranscrit. L’omerta qui règne dans les petits villages quand tout le monde sait mais que personne ne fait rien, aussi.

-Et je sais quel est le vrai métier de ta mère… a-t-elle susurré en faisant éclater une grosse bulle rose devant ses lèvres.
(…)
-Mon connard de beau-père va voir ta mère de temps en temps, a-t-elle jeté.
(…)
-Pourquoi pas… tu veux qu’on aille ensemble aux chiottes ? a-t-elle demandé. Peut-être que tu ne le regretteras pas ? T’es plus grand que les autres mioches de cette classe…
(…)
-Moi, mon connard de beau-père m’a montré quelques trucs. Et toi ? Ta mère t’a filé des recettes ?

La plume de l’auteur est fluide, ça se lit tout seul, et s’il recourt beaucoup aux effets d’annonce en prévenant maintes fois à l’avance le lecteur qu’il va se passer des événements horribles très bientôt, je n’ai pas trouvé ça lourd. D’autant qu’il se passe vraiment des événements horribles, d’une manière souvent surprenante (c’est pas du Moffat qui nous vend des révélations ultimes pour que ça fasse un gros flop une fois LE moment arrivé quoi).

Comme souvent dans les œuvres à caractère horrifique j’ai plus eu peur au début quand le surnaturel surgit petit à petit (la marche nocturne le long des rails est terrifiante) que quand il finit par se manifester franchement, en pleine lumière si je puis dire. Parce qu’on peut s’y identifier. On a tous (ou en tout cas moi, régulièrement) eu peur d’un bruit, la nuit, en se demandant si c’était le fruit de notre imagination ou s’il se passait vraiment quelque chose de louche dans le recoin sombre de la cuisine.

La partie « lutte contre le mal » est pour moi un peu le ventre mou du livre (j’adore cette expression depuis que je l’ai lue sur d’autres blogs), mais la fin redresse le tout, en nous offrant un retournement de situation et une conclusion glaçantes d’une autre manière, et auxquelles je ne m’attendais pas vraiment, et surtout pas comme ça.

Par contre, je vais tout de même émettre un bémol quant au personnage racisé du livre, Francis-Emmanuel, dont les parents ont déménagé une dizaine d’années plus tôt de la Martinique vers la Bretagne, et qui est quasi-systématiquement comparé à un guerrier massaï.

Là où les autres enfants s’identifient à Luke Skywalker, au prince Actarus ou à un GI, lui, parce qu’il est noir, ben c’est un guerrier massaï. Alors que bon, il aurait pu être identifié à un héros imaginaire quelconque et être vu par un autre prisme que celui de sa couleur de peau et sa grande taille. C’est super d’inclure des personnages racisés, bien entendu, d’autant que le gamin n’est pas victime de racisme, c’est le meilleur ami du personnage principal, ils jouent ensemble aux Big Jim et Action Joe, mais voilà, je trouve que cette comparaison, qui a lieu à plusieurs reprises dans le livre, n’est pas tip top.

Je suis ta nuit, Loïc Le Borgne, Éditions ActuSF, 375p., 19,90€, ISBN : 978-2-37686-249-9
Illustration de couverture par Cindy Canévet

Retrouvez d’autres avis chez Célindanaé, Boudicca, Les Dream-Dream d’une bouquineuse, vous ?

2 commentaires sur “Je suis ta nuit – Loïc Le Borgne

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  1. Rah là là c’est terrible, je l’ai lu ce roman et je me souviens de l’avoir aimé, mais à part, tous mes souvenirs se sont effacés…. Mémoire de poisson rouge bonjour !

    Aimé par 1 personne

    1. T’inquiète, ça me fait la même sur la plupart de mes lectures qui datent d’il y a plus de 2-3 ans… (parfois même moins d’ailleurs)
      Souvenir d’avoir aimé, et puis c’est tout.

      J'aime

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