Le sultan des nuages – Geoffrey A. Landis

Le sultan des nuages

L’humanité a colonisé le système solaire au bénéfice de consortiums privés omnipotents régnant sur les transports spatiaux. Et ce jusqu’à la plus infernale des planètes, Vénus, dans l’atmosphère létale de laquelle flottent de stupéfiantes cités volantes, véritables miracles de technologie high tech. Plusieurs milliers d’entre elles sont sous la coupe d’un seul et même individu, Carlos Fernando Delacroix Ortega de la Jolla y Nordwald-Gruenbaum, le sultan des nuages, qui n’entrera en pleine possession de son héritage qu’une fois marié, et dont l’immense pouvoir attire toutes les convoitises. Pour David Tinkerman et le Dr Léa Hamakawa, scientifiques récemment arrivés de Mars en vue d’une expertise, les forces souterraines à l’œuvre autour du jeune satrape vont vite s’avérer plus mortelles que Vénus elle-même…

Le sultan des nuages de Geoffrey Allan Landis est une novella parue en 2017 dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’, collection qui met en avant de chouettes voir très chouettes textes courts et qui, charte graphique et couvertures par Aurélien Police aidant, pousse de nombreux lecteurs à la collectionnite aiguë.

L’ayant depuis janvier 2019 dans ma PàL, le challenge S4F3 de chez Lutin (Albédo) m’a semblé être une bonne occasion pour enfin m’atteler à la lecture de ce texte, notamment pour l’épreuve du lancer du disque –> action se situant dans notre système solaire. Et puis, pourquoi ne pas faire d’une pierre deux coups avec le Projet Maki initié par Yogo ? EDIT 09.08 : et même effet ricochet avec le Summer Star Wars IX !

L’auteur

Geoffrey Allan Landis est, nous raconte sa page wikipédia, « un scientifique américain travaillant à la NASA sur les programmes d’exploration de Mars et de Vénus« . « Il a breveté huit modèles de cellules solaires et de dispositifs photovoltaïques et a donné des conférences à propos de la possibilité des voyages interstellaires, ainsi que sur celle d’établir une base lunaire et martienne. »

Wahou.

L’auteur a publié peu d’ouvrages, essentiellement quelques nouvelles et textes courts, mais a obtenu beaucoup de prix : Hugo x2, Nebula, Locus et, pour Le sultan des nuages, son dernier texte paru en VO en 2010, le prix Theodore-Sturgeon.

Donc, quand le scientifique décide de s’atteler à la rédaction d’une novella dans laquelle l’humanité a colonisé le système solaire, et qu’il imagine un moyen de vivre sur Vénus, autant vous dire que c’est du solide (si, vu mon niveau faramineux en sciences, on peut me faire gober à peu près tout et n’importe quoi, c’est quand même appréciable).

Au programme donc, hard science qui reste accessible et planet opera.

De quoi ça parle ?

Le Docteur Léa Hamakawa, scientifique collègue de David Tinkerman, technicien qui nous raconte cette histoire à la première personne, reçoit un beau jour une lettre écrite sur du papier en diamant de la part de Carlos Fernando Delacroix Ortega de la Jolla y Nordwald-Gruenbaum (à vos souhaits), qui possède pour ainsi dire Vénus. Le fameux sultan des nuages. Elle est conviée à se rendre sur la planète dans la ville d’Hypatie, officiellement afin de parler de ses travaux effectués sur Mars.

David, très épris de Léa et n’ayant encore jamais visité Vénus, manifeste son intérêt pour l’expédition. Quand Léa, laconique, lui fait remarquer qu’il n’est pas précisé qu’elle doit s’y rendre seule, il décide de l’accompagner.

La première partie du récit narre l’arrivée des deux collègues sur cette bien étrange planète, peuplée de onze mille villes flottantes situées entre 50 et 70km d’altitude. Une prouesse de la science, la vie humaine n’étant possible – en raison de la gravité et de la température – qu’entre ces deux paliers.

Rapidement, David, hébergé par une famille de Chinois (?! pas compris la précision, ils semblent être Vénusiens depuis des générations), se rend compte qu’il n’est pas exactement le bienvenu et que le sultan semble avoir des plans cachés à la fois pour Léa et pour la planète…

Mon avis !

Sense of wonder

La description de l’arrivée sur la planète et la découverte d’Hypatie est du pur sense of wonder visuel, auquel j’ai eu du mal à accrocher car j’éprouve énormément de difficultés à me représenter visuellement les choses en esprit (légère aphantasie). Les descriptions ont l’air merveilleuses, je suis certaine que j’adorerais voir une foultitude de dessins qui représenteraient Vénus et ses villes flottantes, et donc pour les personnes un peu plus visuelles que moi ça doit être magique.

Pour ma part, j’ai dû me contenter de la magnifique couverture d’Aurélien Police qui permet déjà un peu d’imaginer l’apparence extérieure de l’une de ces villes, mais pas vraiment l’ensemble, avec les strates de nuages, les vaisseaux et l’intérieur d’Hypatie. Du coup, j’ai peiné à la lecture du début, lisant et relisant certaines phrases en essayant de leur donner un sens visuel, sans résultat concluant.

 

Relation entre les protagonistes

Ça s’est arrangé pour moi bien heureusement en entrant dans le récit à proprement parler, et j’ai trouvé intéressant de voir à quel point Léa s’en fout de David et à quel point le paternalisme et la légère possessivité de ce dernier l’induisent en erreur quant aux motivations de la jeune femme et des autres personnages.

Elle ne l’encourage jamais, ne cherche pas le contact et ne requiert sa présence et son avis que pour des questions d’ordre purement technique, dans des domaines où son expertise compléterait ou dépasserait la sienne. Autrement, elle l’ignore et reste distante sans être hostile pour autant, ne lui parle ni de ce qu’elle devine, ni de ce qu’elle pense, ni de ce qu’elle ressent. Le small talk c’est pas son truc, elle a décidé de maintenir David dans la case « collègue » et elle a confiance en lui sur le plan professionnel, point.

Lui s’accroche jusqu’à être lourd et dépasser largement les bornes sur la fin. Cela en fait un personnage peu sympathique, de même que Léa, qui reste pour le lecteur comme pour David une abstraction, une énigme aux motivations inconnues (et la fin conduit le lecteur à penser qu’elle a une moralité plus que douteuse). C’est frustrant et en même temps intéressant, parce que le fait que cette femme ne souhaite pas se dévoiler au narrateur est un élément de récit en soi, qui en dit long sur la dynamique de leur relation. Un choix osé et même risqué de la part de l’auteur, tant les lecteurs aiment pouvoir s’identifier aux personnages principaux et les analyser.

 

Point faible ou point fort ?

Et plus j’y réfléchis, plus je vois en ce qui peut rebuter au contraire un point fort. À mes yeux, la narration à la première personne du singulier n’est pas là pour rien : elle renforce le côté opaque d’une Léa qui ne veut pas qu’on la connaisse. Et ce qu’on interprète de prime abord comme de la froideur de sa part ou une incapacité à s’émerveiller peut être vu tout autrement au prisme de ses réactions et des révélations ultérieures. Elle avait sans aucun doute à son arrivée sur la planète mieux à penser et était préoccupée par tout autre chose que la beauté des paysages : son futur et un choix énorme à faire.

 

-Vous croyez volontiers que je vis la tête dans les nuages, mais je fais attention à ce qui m’entoure. Carli est un gentil garçon.

-Il parle sérieusement, Léa. N’allez pas le prendre à la légère.

Elle balaye ma mise en garde.

-Merci de l’avertissement, mais je décide par moi-même.

 

Car quand David découvre abasourdi la première partie des plans du sultan, Léa est déjà au courant. Et comme elle a passé l’intégralité du trajet vers Vénus seule dans sa cabine, contrairement au technicien qui a exploré le vaisseau et s’est ennuyé à mourir, on peut aisément supposer qu’elle n’a pas perdu son temps, s’est renseignée en long en large et en travers afin de découvrir ce qu’on pouvait bien lui vouloir et s’en est fait une idée plutôt claire. Idée confirmée sitôt débarquée. Elle réagit alors face au sultan en adoptant une cordialité neutre, le temps d’attendre et d’observer, et la dernière phrase de la novella nous laisse entrevoir à quel point ça devait cogiter dans sa tête.

La jeune femme a donc, clairement, une longueur d’avance sur David et ce dès le début (de toute façon, tout le monde sauf ce technicien né de la dernière pluie a compris ; il aurait immédiatement compris lui aussi s’il s’était donné la peine de se renseigner), et n’a un besoin très relatif de David que pour compléter le puzzle, car y’a comme qui dirait anguille sous roche. Or, si le jeune homme n’a pas la lumière à tous les étages, il reste néanmoins très bon dans son domaine.

 

Je saurais résoudre un souci technique, mais il s’agit là d’un problème humain, ce qui a toujours constitué ma faiblesse.

 

EDIT post-publication : J’aimerais également rajouter que, de mon point de vue, David n’est pas amoureux de Léa. Il ne la connaît pas, il ne sait rien de son passé ni de ses pensées. Il est simplement obsédé par elle parce qu’il la trouve belle, intelligente et mystérieuse…

 

Une société aux moeurs malsaines

J’ai cependant fortement compati aux réactions de David lors de la découverte des mœurs en cours sur Vénus (bon, encore une fois, il aurait pu se renseigner avant quand même, et il est un peu couillon d’imaginer que Léa ne l’a pas fait de son côté). Je ne vous en dirai rien, ça divulgâcherait bien trop, mais sachez que dans le genre malaisant, y’a du niveau ; et je suis bien contente que le narrateur ne trouve pas tout ça normal et en dénonce (en pensées, c’est toujours risqué d’insulter des gens qui vous hébergent) le côté terriblement malsain.

En tout cas ce que je peux vous révéler c’est que pour les vénusiens tout est une question d’affaires et de pouvoir. Business is business. De là à imaginer que ce récit contient une critique d’un capitalisme cynique et destructeur de mondes ? J’ai bien envie de répondre par l’affirmative.

Une conclusion ?

Ma lecture de cette novella a donc en partie été laborieuse en raison de la légère aphantasie qui s’est dressée entre le sense of wonder des descriptions d’un environnement merveilleux à plus d’un titre (des villes dans les nuages, quand même !) et moi . Et, si les personnages restent peu sympathiques et la société vénusienne particulièrement malsaine, c’est un texte dont je mesure de plus en plus la valeur en y réfléchissant à posteriori. Le sultan des nuages n’est donc pas un must have à mon goût mais reste intéressant par bien des aspects.

 

Le sultan des nuages, Geoffrey A. Landis, Éditions Le Bélial’, 107p., 8,90€, ISBN : 978-2-84344-925-3
Traduction par Pierre-Paul Durastanti
Illustration par Aurélien Police

 

Retrouvez d’autres avis chez Apophis, Xapur, Nébal, Aelinel, Just a word, Lorhkan, Yogo, Soleil vert, L’ours inculte, Le chien critique, Vert, Oukouloumougnou, Célindanaé, Blackwolf, Jean-Marc Laherrère, artemus dada, L’épaule d’Orion, Albedo, yossarian, Journal d’un Curieux, Acaniel, Herbefol, Magali Lefebvre, vous ?

(et oui, quand on arrive après la guerre sur une publication Une Heure-Lumière, la lecture de l’ensemble des chroniques prend plus de temps que la lecture de la novella ou la rédaction de la chronique XD)

 

Cette chronique fait partie du challenge S4F3

S4F3

Elle fait aussi partie du challenge Projet Maki

Projet Maki

Et du Summer Star Wars – Épisode IX L’Ascension du Challenge

logo-ssw-episode-IX

12 commentaires sur “Le sultan des nuages – Geoffrey A. Landis

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  1. J’ai rarement vu passer une chronique sur ce titre j’ai commencé trop tard sur ma blogo je pense :p c’est très intéressant d’en apprendre davantage ! Je pense que le titre pourrait bien me plaire en plus.

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    1. Après avoir lu un peu toutes les chroniques, il divise énormément ! Parce que les personnages ne sont pas très accrocheurs mais que ce qui tourne autour de Vénus est bien fichu. Du coup y’a des gens qui ont adoré (Apophis) d’autres qui ont vraiment pas aimé (L’Ours) et des gens entre les deux.

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  2. Un texte qui parle au cerveau, mais pas forcément pour le côté hard-sf qu’on aurait pu attendre, c’est un twist en soi.
    Pas le titre de la collection qui m’attire le plus, mais bon, c’est un UHL, il faudra quand même le tenter. ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Il divise beaucoup entre gens totalement pris par le worldbuilding et gens qui ont détesté les persos et trouvé l’intrigue fade, et je suis visiblement la seule à avoir poussé aussi loin par rapport à Léa que j’avais vraiment envie de comprendre.
      En fait mon article devait être plutôt court, mais plus je réfléchissais plus y’a des choses qui m’ont semblé être des évidences.
      Au pire si t’accroches pas, il est vraiment court, tu risques pas grand chose.

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  3. Je ne me rappelle plus du tout de l’histoire (c’est dire…), mais l’univers m’avait marquée. C’est pas souvent qu’on laisse de côté Mars pour Vénus, et là le côté « nuages » en met plein la vue.

    Aimé par 1 personne

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